dimanche 24 mars 2013

Les invisibles.


Invisible.

Des semaines que ce mot m’obsède, il ne se passe presque pas d’heure sans que je ne me le répète, je me lève avec ce mot en tête, il résonne encore à mon oreille quand je m’endors.

Invisible.

Non, bien que je sois un lecteur acharné, je ne suis pas allé du côté de chez Herbert George Wells, du moins pas dernièrement.

Des semaines que je pense à cette histoire.

Tout est parti d’un billet du camarade Homer, un billet presque léger où j’ai laissé un commentaire narrant un de mes derniers ennuis de santé. Bref, là n’est pas le fond de l’histoire. Un peu plus tard, une femme, que je suppose jeune, laisse à son tour un commentaire disant qu’elle n’a pas le moindre argent, que malade elle se résoudra peut être à se rendre aux urgences, là où vont les invisibles. Je me rends compte de la chance que j’ai d’avoir été pris en charge sans avoir à me préoccuper du coût des soins, de ne pas avoir eu non plus à penser aux conséquences financières de ces journées de travail perdues.

Mais celle qui a signé « Une invisible » ? Qu’est-elle devenue ?

Un des commentateurs de Sarkofrance parle d’un « monde parallèle », un monde dans lequel chaque jour des gens rejoignent la cohorte des invisibles.

Invisible.

Je vais te raconter une histoire, une histoire malheureusement banale, un de ces trucs qui arrivent chaque jour.

Il y a quelques années j’avais l’habitude à l’heure du déjeuner d’aller passer un moment dans un bistrot dans le bled voisin du site sur lequel je travaillai à l’époque. Un bistrot de village, tranquille, le taulier un peu ours mais ça ne me dérangeai pas, je ne recherchai pas forcément la discussion à cette heure là, mais plutôt un sas en dehors du boulot.
C’est là que je l’ai rencontré, un jeune type, qui venait chercher des cigarettes, parfois un journal et boire un café chaque midi. Tu sais comment se font les conversations de bistrot, un bonjour, un mot sur le temps qu’il a fait, le temps qu’il fait, le temps qu’il va faire. Météo de comptoir. De fil en aiguille, je l’ai mieux connu, il m’a parlé de sa femme, de sa maison, de son boulot, un peu de sa vie. J’ai écouté comme toujours, ne livrant moi-même que très peu. J’ai changé de site de boulot, je ne suis plus retourné dans ce bistrot, je ne sais même pas s’il est encore ouvert d’ailleurs. Faudrait que j’aille voir.

Je n’ai plus pensé à ce jeune type.

Un lundi matin, quelques années plus tard, alors que je recevais une trentaine d’intérimaires venus renforcer nos équipes, j’ai aperçu au fond de la salle un visage familier.

Mon jeune type du bistrot.

Abimé, vieilli, un peu perdu aussi.

J’ai continué à dérouler l’accueil de ces nouveaux collaborateurs. Impassible, professionnel.

En surface.

Il m’a raconté son histoire un peu plus tard. Bribes par bribes. Comment après un divorce compliqué il avait perdu son boulot, sa maison, sa bagnole, comment il avait plongé petit à petit jusqu’à toucher le fond. Sa résurrection s’est faite grâce aux compagnons d’Emmaüs qui l’ont hébergé, qui ont commencé ; si tant est que cela soit possible après une telle descente ; à le reconstruire. Il m’a raconté ce qu'avait été sa vie jusqu’à son arrivée chez nous. Je l’ai écouté chaque jour pendant, je crois, presque un an. Sa situation s’était bien améliorée depuis son embauche, il habitait maintenant une petite maison avec d’autres gars qui comme lui avaient connu bien des déboires, il avait réussi à se racheter une voiture d’occasion, une AX si je me souviens bien, la carrosserie faite de pièces et de morceaux mais il s’en fichait bien. Il allait mieux.

Jusqu’à cet après-midi là.

Je l’ai aperçu à la prise de poste de 13h00. Il avait le visage de celui qui a un problème. Une heure plus tard, il partait vers une clinique de la région. Accident cardiaque.
Mon type s’est fait opérer rapidement, les toubibs l’ont sorti d’affaire.
Ce que j’ai appris plus tard, c’est qu’après trois jours d’hospitalisation il a été renvoyé. Pas de mutuelle.

Je t’avais prévenu, c’est une histoire, certes pas très gaie, mais une de ces histoires qui arrivent chaque jour.

Cela fait des jours que je me demande ce qu’est devenu mon jeune type. Je n’en ai plus eu de nouvelle depuis cet événement.

J’espère seulement qu’il n’a pas rejoint, une fois encore, les invisibles.



9 commentaires:

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    1. Tellement banal, oui, que l'on ne les voit même plus, tous ceux arrêtés au bord du chemin.

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  2. Réponses
    1. Merci ! Peu importent les mots, je crois que j'ai compris.

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  3. Belle histoire.
    Pour répondre à votre question laissée en commentaire sur notre dernier billet, oui, il s'agit bien d'une roue.
    La deuxième est invisible, mais pourtant bien présente...
    Bon week-end ;-)
    Céline & Philippe

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    1. Rassurez moi, il n'y avait pas la voiture entière ?

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    2. Pour ces roues là non, mais il fut un temps où quelques désespérés faisaient le grand saut en voiture et les carcasses restaient sur la plage en raison des difficultés pour y accéder...

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