mercredi 22 mai 2019

Galop d'essai

Initialement publié chez François Bonneau dans le cadre des Vases Communicants de novembre 2015 ce texte était le galop d’essai d’un projet plus ambitieux ; une nouvelle, un roman peut-être. Une façon de tester le personnage principal, quelques atmosphères aussi.

Et puis j’ai « oublié ».

En vérité j’ai surtout eu peur, et la flemme.

Depuis quelques jours ça me gratouille à nouveau l’envie de me mettre au boulot mais j’hésite encore.

Pourquoi passer autant de temps à m’échiner sur le clavier ?

Sans aucun doute à peine perdue.


Photo : Brigitte Célérier, janvier 2017

Seul locataire d’un vieil immeuble coincé entre une agence de la Banque Populaire de l’Ouest et une mercerie fermée depuis des années, Yann perchait dans un deux pièces près de la gare, un quartier déshérité de Saint-Yvers à quelques encablures d’Houlgate. Un bled un peu glauque, presque mort à cette période de l’année. Le pavé toujours légèrement gras des embruns de la mer toute proche, les rues à angles droits dessinant un labyrinthe ordonné, les villas aux fenêtres aveuglées depuis la fin de la saison ajoutaient ; s’il en était besoin ; à cette impression de ville morte. Et tout ce sable, un tapis sans cesse en mouvement qui peu à peu recouvre cette petite station balnéaire fanée d’une chape sourde.

Yann aimait à errer tard le soir à la lisière des voies, regarder le va et vient des quelques rares trains. Des trains comme autant de possibilités d’évasion. Oublier le poids des journées interminables passées à côtoyer toutes les variations des turpitudes humaines.

S’oublier.

Au gré des vents capricieux il était parfois enveloppé d’odeurs d’iode mêlées à certains coins de rue à celles plus fortes de pisse, des odeurs auxquelles il s’était habitué. Lui ; l’enfant des cités qui n’avait eu comme horizon que les barres d’immeubles, que les pelouses râpées comme terrain de jeu, plus tard au temps des premières mobs que les allées de béton comme piste de course, les caves aussi où il avait connu ses premiers émois amoureux ; tournait délibérément le dos à la mer, fuyait l’immense étendue des plages à marée basse.

Quelque temps après avoir emménagé à Saint-Yvers il avait pris l’habitude chaque soir, son dîner de hasard à peine englouti, de quitter son appartement pour marcher. Des marches sans but. Presque sans but.

Juste marcher jusqu’à épuiser la fatigue.

Sa longue carcasse d’ombre errante n’inquiétait plus personne. Cela faisait plusieurs mois maintenant qu’il parcourait les rues désertes, toujours le même itinéraire. Plusieurs mois que les quelques rares personnes croisées ne s’offusquaient plus, quand trop absorbé par ses pensées, Yann négligeait de les saluer.

Invariablement ses pas le conduisaient au seuil de L’Européen. Dernier bistrot ouvert à cette heure avancée de la nuit. La taulière, une blonde sur le retour ; un peu pute aussi aux heures perdues ; l’attendait perchée sur son tabouret derrière le comptoir. La salle faite, Yann serait son dernier client avant qu’elle puisse baisser le rideau de fer.

Ils étaient tous deux arrivés à cette heure où les mots ne comptent plus. Deux solitudes dans la brume rougeâtre des néons. Il venait là par habitude chercher sa dose d’oubli.

Il réchaufferait d’abord l’ambre aux reflets rouges dans le creux de ses paumes, garderait longtemps en bouche la première gorgée, savourant les notes de tabac surlignées d’une pointe d’huile de clou de girofle. Un rituel comme un prélude amoureux avant de sentir la chaleur de la douce morsure de l’alcool dans sa gorge.

Quelques centilitres d’oubli qu’il s’accordait chaque soir.

Glendronach 1972. Son seul luxe.

Des bouteilles importées à prix d’or qu’il s’oblige à laisser là dans cette gargote de peur de céder une fois encore à ses anciens démons. De céder à l’ivresse folle qui lui avait valu trois ans plus tôt d’atterrir dans ce bourg perdu.

Putain de placard !

Sorti major de sa promo, promis à un brillant avenir aux stups à la DRPJ de Paris, il avait vu sa carrière s’écrouler un soir. Une arrestation comme tant d’autres, le tox qui résiste, la course à travers les rues. Athlétique, le muscle sec, Yann avait cependant un mal fou à rattraper l’individu. Il sentait battre son cœur dans sa gorge, l’air inspiré à grandes goulées avides lui brûlait les poumons. Penser que ce mec pourrait lui échapper le mettait dans une rage incontrôlable, animale. Jamais encore il n’avait ressenti de haine pour ceux qu’il coinçait. Seulement un jeu. Un jeu auquel il gagnait souvent.

Pourtant cette fois il perdait du terrain.

Un peu plus tôt dans l’après-midi il s’était une fois de plus embrouillé avec Steph, le ton était très vite monté. Pour des broutilles. Leurs disputes étaient de plus en plus fréquentes, de plus en plus violentes aussi. Ce n’était pas tant la violence physique ; il n’avait jamais levé la main sur elle ; que la gifle des mots de plus en plus durs dont il l’accablait qui l’avait fait quitter leur appartement en claquant violemment la porte. La violence verbale et la honte. La honte surtout.

Arrivé en bas de chez eux, il était resté un long moment comme hébété, il ne comprenait pas, ne se comprenait plus. Il l’avait pourtant aimée, passionnément. Depuis les gradins de la fac de droit où ils s’étaient rencontrés six ans plus tôt, ils ne s’étaient plus quittés. D’abord ils avaient partagé une piaule d’étudiant minable sous les toits, l’eau et les chiottes sur le palier. Une mansarde où ils s’étaient apprivoisés gentiment. Patiemment.

Pourtant par moment Yann sentait que Steph lui échappait. Trop belle, d’une beauté presque aristocratique.

A plusieurs années de distance il restait étonné que cette grande fille au teint mat et aux yeux presque transparents à force d’être bleus se soit intéressée à lui. Ce n’était cependant pas pour sa beauté qu’il la désirait ; parfois violemment, parfois jusqu’à la douleur ; non, c’était surtout parce que d’autres pouvaient la trouver belle et la désirer qu’il la trouvait belle. Il ne désirait que le désir qu’il avait d’elle. Il jouissait de la douleur de se refuser à elle. Un paradoxe qu’il ne parvenait pas à s’expliquer.  Il était jaloux aussi de la sentir intelligente. Jaloux de la grâce qu’elle mettait en toute chose.

Il s’était réfugié dans un troquet et s’était enquillé petit verre sur petit verre jusqu’à ce que le barman finisse par refuser de le servir. Ivre, il avait tout de même pris son quart de nuit. L’alcool était devenu son ami depuis des mois, une descente aux enfers que la fréquentation des lieux louches et de tout ce que compte la capitale de types branques ne faisait que précipiter.

Yann s’essoufflait, une vieille douleur au genou, souvenir de ses années de rugby, se réveillait. L’homme allait lui échapper. Un petit poisson qu’il finirait bien par retrouver un jour. Après tout Paris n’est qu’un petit village.

Il allait presque lâcher l’affaire quand le mec broncha dans un amas de cartons. En quelques secondes Yann fut sur lui. L’autre, pris au piège tentait de se débattre, de s’enfuir encore. Deux corps animés de fureur.

Fou d’alcool Yann frappait l’homme à terre, on entendait le son mat des coups flétrir les chairs, les souffles rauques de bête. D’un dernier coup de pied il lui fracassa la mâchoire.

Fin du match.

Grâce à ses états de service jusque-là irréprochables et au coup de pouce de son mentor aux stups, Yann avait échappé à la révocation.

Direction Saint-Yvers.

Purgatoire.

Trois ans déjà.

Yann avait été surpris un soir de s’apercevoir qu’il aimait l’ambiance du rade pourri.

L’Européen, tu parles d’un blaze !

Il y avait sa place, toujours au bout du zinc ; une vieille habitude ; voir entrer les clients, un automatisme acquis à force de côtoyer les petites frappes dans sa vie d’avant, pouvoir les jauger d’un coup d’œil. Un tic inutile à Saint-Yvers.

Il appréciait ce moment de presque solitude. Il n’y avait qu’Ismaël, un vieux pochetron pour venir parfois troubler sa quiétude.

Solitude avinée pour l’un, solitude amère pour l’autre.

Il n’avait eu depuis Steph que quelques filles d’une nuit. Des jeunes femmes toujours surprises de trouver son appartement quasiment vide. Les murs blancs, vierges de toute déco. Une sorte d’ascétisme qu’il cultivait en repeignant régulièrement les parois de sa prison. Un peu comme si les couches superposées de peinture pouvaient effacer le passé.
Yann ne se souvenait jamais de leur prénoms, elles partaient juste le matin, elles s’évanouissaient dans les brumes venues du large. Tout comme peu à peu les traits de Steph s’effaçaient de sa mémoire. Oubliées aussi les fringales qu’il avait d’elle aux premiers temps de son exil.

Tout avait marché de travers aujourd’hui : des vagues histoires de querelles de voisinage, de chiens qui aboient la nuit.... Une kyrielle de pneus crevés. Sans doute des gosses du coin qui s’emmerdaient un peu.

L’ennui total !

Depuis qu’il était dans le coin, Yann ne l’avait jamais vue. Que pouvait bien foutre cette fille dans ce bled un soir d’hiver ?

Plongée dans son ordinateur, elle ne l’avait pas vu entrer. Ce n’est que lorsque son téléphone s’est mis à sonner et qu’elle s’est penchée pour attraper son sac à ses pieds que leurs regards se sont accrochés.

Un autre possible

jeudi 1 novembre 2018

samedi 7 juillet 2018

Un autre retour



J’avais prévu de lessiver les plafonds, de poncer et de repeindre les boiseries ; de redonner un coup de neuf, parce qu’enfin ça commence un peu à dater la déco ; de ranger un peu aussi les étagères. Et puis…

Et puis, tu sais bien ce que c’est n’est-ce pas, une chose en entraîne une autre, un jour par-dessus l’autre et un « soupçon » de ma flemme légendaire et la maison n’est pas prête pour la saison.

Alors tu vois, ce matin, aux petites heures, je suis sorti flairer l’humeur du temps. Il y avait un petit vent frais. Venu de je ne sais où, il s’est enroulé autour de mes épaules, m’a chatouillé un peu la nuque et s’en est allé agiter les cheveux d’ange là au bout du jardin. Il y avait comme une promesse dans l’air. 

La promesse qu’aujourd’hui serait une journée à vivre.

Parce que tu sais, ce n’est pas toujours simple ces autres jours, les ombres sont toujours là qui viennent obscurcir les à venir. Ces heures passées à épuiser la peur, à attendre la nuit où se réfugier et recommencer…

« Vous m’avez manqué » les amis.

Un café plus tard j’ai décroché les clefs du tableau et je suis parti vers la maison. Ça n’a pas été simple de me frayer un passage jusqu’à la porte d’entrée mais ce sera bien pour un autre jour le grand clair dans le jardin, et puis ça ne me gêne pas tant que ça le fou des herbes et les arbustes laissés à la diable.

La vieille serrure a fait quelques caprices, il y a si long depuis ma dernière visite… Il lui faudrait bien quelques gouttes d’huile. On verra…plus tard aussi. Peut-être.

Entrer lentement dans l’épais du silence et contempler la poussière danser dans les quelques rais de soleil qui sourdent à travers les vantaux un peu disjoints. La maison a continué de vivre. Sans moi.

D’abord ouvrir en grand tous les volets et les fenêtres, laisser l’air et la lumière entrer à flots. Ne laisser que le léger bruissement des voilages habiter l’espace et mes pas qui font craquer les lames d’or du vieux parquet ponctuent le silence.

Là, je vais aller me poser dans mon vieux fauteuil effondré à force d’accueillir d’interminables rêveries, compagnon des heures passées à lire. Des heures d’abandon aussi. A portée de main ; au milieu des livres, des notes, de tout un fatras de papiers ; la radio.

Depuis le temps, les piles doivent être déchargées, tourner tout de même le bouton, ça crachouille, ça chevrote un peu, la réception n’a jamais été fameuse dans le coin.

Et puis soudain la magie.

vendredi 26 janvier 2018

Instanta'Tweets #19



Chaque vendredi ; enfin presque chaque vendredi puisque j’ai décidé qu’il n’y aurait que quarante rendez-vous ; je vais te proposer une expérience, une expérience née de la fréquentation du travail de Lucien Suel sur son blog Silo.

Je laisse le soin à Lucien d’expliquer de quoi il va retourner pendant quarante semaines :

         CURM

« (Cut-Up Ready-Made) est composé de 23 tweets consécutifs apparus dans ma Tweet List à un moment donné, copiés collés en éliminant les avatars et noms des abonnés, les liens et hashtags. Une expérience de twittérature mécanique. »

Cela fait un moment que j’avais envie de m’y essayer. Juste comme ça, pour voir ce que cela pourrait donner dans une autre timeline.

Un instant capturé. Une collision de mots.

Un Instanta’Tweets

Une seule variante aux règles écrites par Lucien, le nombre de tweets capturés dépendra de la somme des chiffres de la date du jour.

26/01/2018

2+6+1+2+1+8=20

Vingt tweets capturés à un moment quelconque de la journée pour former un je ne sais quoi d’un peu foutraque mais non dénué d’une certaine forme de poésie dans laquelle j’aime me plonger.


Parait qu'on peut écrire beaucoup, maintenant sur Twitter ? Laisse-moi te raconter une petite histoire. Tant pis si je me fais scalper à la fin. Et vous, vous vous demandez souvent « Pourquoi pas moi ? » ? La chance est un aléa positif. Je n'ai pas choisi le spermatozoïde et l'ovule qui m'ont créé. J'ai été trompé par sa vitesse pas élevée, je croyais qu'il m'accordait la priorité (j'étais prioritaire). Mais j'ai pu éviter la collision. Depuis j'improvise ! J’ai gardé ma vieille jupe de cuir, elle fait de l'effet, pas besoin d'une micro jupe je le constate. L'élégance c'est une façon de se mouvoir. C'est aussi savoir s'adapter à toutes les circonstances de la vie. Sans élégance de cœur, il n'y a pas d'élégance... Eh bien, voilà... Tout est dit ! Ne manque que l'horaire des séances... Le prêtre amoureux n’était pas un ange. Le mot venu du silence Chut... Ne faut pas casser leurs rêves. Dangereux capitaliste ! Tu as gagné ton premier milliard au bout de combien de secondes ? No me gusta saber que estás sola. Dis... tu ne veux pas venir faire un tour dans mon cœur ? Juste un aller-retour et le tour de mon corps... Moi face à la vie. J'arrive..... Gardez-moi une place ! Vu que pour hier c’est trop tard et demain on verra, j’ai décidé qu’aujourd’hui sera le plus beau jour de ma vie. Nous n'irons plus aux bois, les arbres sont coupés. Merci de votre très bon travail !

samedi 9 septembre 2017

Les magiciens du samedi.





D’abord le chemin qui monte comme ça l’air de rien sous les grands arbres, reconnaitre les  pierres un peu traitres qui roulent sous la semelle ; le souffle est court encore. Mais ça va. Le rythme lent de l’effort revient peu à peu. Et puis bientôt la pause près de la source qui sourd entre deux pierres moussues. Prendre quelques gorgées d’eau vive dans le creux de la main. Sentir la morsure aiguë au fond de la gorge, minérale. Lever les yeux vers les lointains. C’est presque là. Encore quelques centaines de mètres et ce sera comme à chaque fois la joie de deviner la maison au détour du sentier. Entre les deux bancs aux assises d'ardoise, le portail rouge a un peu pâli. Il faudra le repeindre. Essayer de retrouver le même rouge. Celui des souvenirs. Plus tard peut-être. Et tailler la vigne aussi.

La maison.

Là où tout a commencé.

vendredi 30 juin 2017

Colère froide.



 Twitter, formidable lieu de rencontres, d’échanges, de savoirs mais aussi Twitter ce dépotoir….