dimanche 23 décembre 2012

Conte de Noël.


Les rideaux sont tirés, la pénombre habite depuis longtemps cette maison isolée en haut du village, oubliée.

Seules quelques flammes fatiguées et le halo timide de la lampe éclairent la vieille joue couverte de crin blanc que le fil du rasoir n’a pas caressé depuis l’autre dimanche. Les lentes volutes d’une cigarette posée s’accrochent aux fils tissés patiemment par l’araignée domestique.

L’homme est assis, immobile.

Sur ses genoux une vieille boite en carton aux couleurs passées, usées par le temps. Vingt ans que la boite n’avait pas été ouverte, il l’avait rangée ce matin là, ce même matin il avait arrêté le balancier de la pendule qui avait rythmé leurs heures communes.

Ils n’étaient pas nombreux ceux qui l’avaient accompagnée dans ce dernier voyage, le prêtre, quelques voisins aussi. Pas d’enfant, pas de parent non plus. Au retour, l’homme avait regardé longtemps la table de travail sur laquelle elle restait penchée pendant de longues heures ; il la voyait encore, attentive à pousser doucement l’aiguille, la tête un peu penchée sur l’ouvrage. Il entendait encore le bruissement ténu des ciseaux fendant la toile, il voyait encore les doigts graciles que l’âge avait rendus fragiles assembler les tissus précieux qui habilleraient les jeunes femmes quand elles iraient au bras du père s’agenouiller devant l’autel. Parfois, pas souvent, pour s’amuser un peu, elle sortait ses écheveaux de fils de coton de couleur et elle brodait les initiales des promis sur des torchons de toile rude.

L’homme, ce matin de Noël 1992, avait balayé la table d’un grand coup du plat de la main, il savait bien que la colère ne servait à rien et pourtant il n’avait pas réussi à retenir la violence de son geste. Puis il avait ramassé et rangé une à une dans le tiroir de la commode toutes ces choses qui lui rappelaient les heures passées. Maintenant il savait qu’elle ne viendrait plus doucement se pencher sur le haut dossier du fauteuil dans lequel il était accoutumé de lire, il savait qu’elle ne lui retirerait plus le livre tombé des mains pour le poser sur la table basse pendant qu’il dormait.

Il savait qu’il était seul.

Il avait continué pourtant de vivre lentement, n’ayant pour toute compagnie que le vieux greffier. Il avait occupé sa solitude à parcourir le monde en compagnie de ses auteurs préférés.

Cette boite de fils, il l’avait laissée au fond du tiroir de la commode pendant toutes ces années. Jusqu’à aujourd’hui, jusqu’à ce matin de cet autre Noël. Il avait voulu revoir une fois encore les couleurs des cotons. Il voulait saisir une dernière fois les images presque effacées des heures précieuses.

Il voulait revoir les couleurs oubliées avant de fermer les yeux une dernière fois.

L’homme est assis, immobile.

Une larme s’est arrêtée au bord des crevasses creusées par le temps sur le vieux visage qu’un dernier sourire habille. De la main que le froid gagne petit à petit, s’échappent les fils de la mémoire.

14 commentaires:

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    1. Merci, c'est gentil.
      Mais je viens de le relire et je n'y retrouve plus l'émotion qu'il m'avait semblé y mettre. Beaucoup de phrases sont maladroites, inutiles. Si je devais n'en garder qu'une, ce serait la dernière.

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    2. C'est un truc que je connais bien. Mettre des tripes pour faire un billet penser le réussir et être déçu le lendemain ou le surlendemain.

      Il ne reste plus qu'une solution : croire les copains qui te disent que le billet est bien.

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    3. Tu as sans doute raison, je ne vais pas m'en faire plus qu'il n'est raisonnable.

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  2. Merci de cette réédition ...
    Émouvant texte

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    1. Merci, cela me fait plaisir que tu aies laissé une trace de ton passage ici.

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