samedi 18 octobre 2014

Choqué, en colère....et triste aussi


J’avais tout un tas de trucs à faire ce matin. Ne t’inquiètes pas, je ne vais pas te détailler par le menu tout ce qui m’a occupé. D’une part ce ne serait pas très intéressant et d’autre part je pense que tu te fiches un peu de savoir que j’ai arpenté un bon quart du département ce matin.

Je vais quand même te raconter une toute petite partie.

Je devais aller chercher du pain.

Tu me diras qu’il n’y a rien d’étonnant ni de bien extraordinaire à ça, que toi aussi ce matin tu es allé chercher une baguette à la boulangerie du coin, que ça fait partie de ces petites choses du quotidien qui ne valent pas la peine qu’on s’y attarde plus que ça.

Il était à peu près onze heures trente quand je suis arrivé à la boulangerie du bled juste à côté du mien. La boutique était bondée. Une bonne douzaine de personnes à servir avant que ce soit mon tour.

L’espace de deux ou trois secondes j’ai été tenté de tourner les talons, d’y retourner un peu plus tard dans l’après-midi. Mais bon j’étais là, c’était le dernier truc à faire avant de rentrer, plus rien d’autre ne devait m’occuper pour le reste de la journée.

J’ai décidé d’attendre.

Et puis je trouve toujours à papoter avec l’un ou avec l’autre ; on se connait presque tous au village, pas beaucoup, mais juste assez pour que la conversation s’engage. J’aime ça, ces conversations sans importance, des mots de rien comme ça en apparence, en apparence juste.

La boulangère allait son train. Servir, encaisser, rendre la monnaie, deux ou trois paroles, prendre des nouvelles du petit qui avait l’angine en début de semaine, ou de la vieille mère qui a été hospitalisée et que ça dure un peu depuis la dernière fois qu’on l’a vue.

Une boulangerie de village.

J’avais déjà repéré le pain que je souhaitai prendre. Un pain « fermier », sa croûte bien brune me faisait de l’œil. Je savais déjà que j’allai retrouver ce petit goût de caramel que j’apprécie tant, la mie serrée, odorante. La tartine lourde dans la main.

Le meilleur pain du coin. Tu peux me croire !

Juste attendre. Juste attendre que la mamie aux cheveux un peu bleus prenne sa commande, sa commande qu’elle a bien pris soin de passer en début de semaine, pour ne pas oublier. Ne surtout pas oublier parce que demain il y a les enfants et les petits enfants qui viennent déjeuner et que le millefeuille et la tarte c’est un peu la tradition de la fin d’après-midi ces dimanches-là.

Je les aime bien ces mamies, le passage à la boulangerie c’est souvent la seule sortie de la journée, le seul moment où elles vivent un peu en dehors des murs que la solitude habite depuis que le mari est là-bas au pied de l’église. La boulangerie et puis parfois la factrice qui passe, qui a un peu de temps pour quelques mots sur le temps qu’il fait, un peu les nouvelles aussi.

Parmi les clients il y avait aussi quatre jeunes hommes, des migrants, ils « habitent » dans un camp à l’autre bout du village, pas très loin de l’aire d’autoroute.

Seulement le vieux grillage tout percé à franchir pour peut-être avoir la chance de monter dans le bon camion, celui qui va les conduire de l’autre côté de l’eau, l’ailleurs qu’ils espèrent meilleur. Le terme d’un voyage de plusieurs mois, d’une errance souvent périlleuse.

Depuis des années c’est comme ça, chaque automne ils sont plus nombreux à errer aux alentours, à attendre le soir, tuant le temps en marches sans but. Une pause au bistrot le temps de recharger les téléphones, discrètement.

Et attendre.

Dans les boulangeries de villages ça fait toujours un peu épicerie aussi, quelques conserves, des sodas, des bricoles pour dépanner. Ils étaient là mes quatre jeunes gars en train de prendre de quoi déjeuner, quelques boites de sardines, du coca aussi.

Je ne faisais pas plus attention que ça à ce qui se passait autour de moi, puis j’ai vu le manège de la fille de la patronne, elle surveillait attentivement leurs moindres gestes, peur sans doute qu’ils glissent un truc ou deux dans la poche de la veste. Ça fait des années que j’habite dans le coin, ça fait des années que des migrants passent par ici.

Jamais un problème.

Seulement quelques langues qui parlent trop, mal, sans vraiment savoir….

Même si parfois les paroles font plus de mal que les coups, on n’empêchera jamais la peur de « l’autre » de s’exprimer. Aujourd’hui on ne se cache plus pour étaler les idées les plus malsaines. Elles avancent, doucement, surement, sous couvert d’une « normalisation » d’un parti que l’on sait être xénophobe. Mais c’est une autre histoire.

C’était le tour des gars de passer à la caisse, ils ont acheté deux pains en plus des quelques autres bricoles. Il y en avait un qui parlait un peu le français, juste quelques mots, mais suffisants pour le quotidien. C’est lui, après avoir collecté auprès de ses camarades la somme nécessaire, qui a payé. Ils ont esquissé un au-revoir et sont partis, je les reverrai sans doute encore pendant quelques jours et ils disparaîtront comme tous ces autres qui sont venus ici avant eux.

Plus qu’une jeune femme à servir avant que ce soit mon tour.

C’est là que ça a basculé.

La patronne qui jusque-là avait servi, encaissé, rendu la monnaie sans gants, sans se laver les mains entre chaque transaction a demandé à la jeune femme d’attendre un peu. Qu’elle allait se laver les mains parce que :

« Avec eux on ne sait jamais où ils sont allés traîner, on ne sait pas si leur argent n’est pas plein de microbes. »

Pendant le court instant d’absence de la boulangère, la jeune femme s’est retournée vers moi, nous nous sommes regardés, nous étions tous les deux gênés. Elle a esquissé un léger sourire, un peu comme si elle s’excusait des paroles de l’autre.

Ça a été mon tour, j’ai demandé mon pain, payé.

Puis j’ai été lâche, j’aurais dû lui demander si elle allait aussi se laver les mains après avoir manipulé ma monnaie.

Je ne l’ai pas fait.

Aujourd’hui une boulangerie a perdu un client.

Parce que tu vois, faire du bon pain et bien parfois ça ne suffit pas.

20 commentaires:

  1. Elle ne fait que du pain. Et puis elle leur a tout de meme vendu . je ne sais pas si sa peur necessite un si dur sacrifice. Car trouvé un bon boulanger aujourd'hui !
    Par contre des peureux de l'autre, des aigris, des lobotomisés par nos medias qui distille cette peur comme Un fond de commerce tu vas en croiser plus d'un. Si tu évites tout les limités, tu va faire des bornes je te dis .
    Et puis tu n'a pas été lâche_ au contraire.Plus je prend du recul, plus je pense que c'est inutile de nourrir les discussions de ces minuscules. Tout ce que tu peux leur dire, ne fait que les conforter dans leur psychose. Ils ont l'ouïe selective. Bon j'arrête de blablater, moi aussi . bon week end

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    1. Je sais bien qu'elle leur a vendu ses pains, qu'elle va continuer à leur en vendre, c'est son job. Mais tu vois je ne peux pas continuer à aller me servir là. J'en trouverai d'autres des pains au goût de caramel et tant pis si je dois faire un petit détour.
      Loin de moi l'idée de me croire meilleur que mon voisin, bien au contraire. Mais ce genre d'attitude me révulse littéralement. Si je peux éviter, j'évite. Sinon j'essaie de faire avec.
      Encore que ceux qui me connaissent bien, au boulot par exemple, et dont je sais les idées, modèrent leurs propos quand je traîne dans le coin. Ils connaissent mes colères quasi légendaires quand certains qualificatifs injurieux sont employés. Tu me diras que ce ne sont que des mots, oui certes. Mais parfois les mots peuvent se transformer en armes.

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  2. La peur de l'autre est ce qui nous tuera tous enfermés chacun chez soi.
    Pour garder son libre arbitre, il est impératif d'arrêter d'écouter le discours convenu des médias. En voici une nouvelle preuve.
    D'un autre côté, par ces temps de fièvre hémorragique, un minuscule virus au joli nom d'Ebola pourrait bien mettre tout le monde d'accord en moins de temps qu'il ne fait pour prononcer son nom... Peut être devrions-nous nous laver les mains longuement après avoir lu ces lignes.....

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    1. "La peur de l'autre est ce qui nous tuera tous enfermés chacun chez soi.", alors que l'autre est source de richesses, pas de celles palpables, celles-là ne sont pas mon moteur (oh, bien sur comme tout le monde j'essaie de faire du fric parce qu'on ne peut faire autrement....). A côtoyer la différence; encore que ce mot soit discutable; j'avance peu à peu sur d'autres chemins. Peut-être que ces chemins de traverse m'amèneront par hasard vers cette sorte d’épanouissement que je recherche depuis des années, celui qui me permettra enfin de servir à quelque chose.

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  3. Ton billet me touche particulièrement. Je vis à Calais et je constate ce genre de comportement tous les jours et de plus en plus. Parfois j'ai honte pour mes concitoyens. Mais les migrants sont actuellement plus de 1500 et les tensions s'accentuent. Ils continuent d'affluer et les associations ont beaucoup de mal à faire face à cette situation. D'autre part, les gouvernements ne proposent que des solutions temporaires et inefficaces. C'est dramatique. Personnellement je n'ai jamais eu de problème quelconque avec cette population qui en règle général, est très pacifique et courtoise. S'ils sentent mauvais parfois, c'est qu'ils n'ont pas accès aux douches, tout simplement....Aujourd'hui même je me trouvais dans le train Amiens-Calais. A côté de moi, un jeune couple d'Africains. Ils parlent anglais, m'adressent la parole. Nous engageons la conversation. Naturellement, ils souhaitent gagner l'Angleterre et sont enthousiastes, persuadés qu'ils vont "passer" très facilement....Cherchez l'erreur !!! Que faire ???

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    1. "Que faire ???" Justement, c'est là le nœud du problème. On, je, ils ne savent pas quoi faire face à ce flux grandissant. Certains, quand il m'arrive d'évoquer ce sujet, m'opposent qu'en France aussi il y a de la misère, que des personnes sont à la rue, n'ont pas le minimum pour survivre. Je sais tout ça, et de répondre invariablement que je ne fais pas de différence entre les êtres, que je n'ai certes pas la solution, mais que ma main est parfois tendue, qu'un sourire ou un bonjour offert peut faire un peu de chaud. Pas grand-chose. Mon père dit souvent "rien, on ne sait pas par où le prendre"....

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  4. Ton billet me rappelle une situation similaire vécue avec ma voisine d'immeuble, voici quelques années. Comme toi, je n'avais pas su réagir, peut-être par peur de lui faire du mal - les mots peuvent être mortels - ou peut-être tout simplement par peur de briser la tranquilité confortable de mon voisinage qu'il n'était point bien venu de perturber.

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    1. On a tous je pense vécu des situations similaires à celle que tu évoques. Un de tes commentateurs écrit : "J'ai souvent remarqué que les gens les plus racistes sont surtout ceux qui côtoient le moins les immigrés ...", cela me semble très important et juste ce qu'il dit là, l'ignorance est souvent à l'origine de ces comportements insupportables.
      J'en suis encore à me demander pourquoi je n'ai pas réagi aux propos de cette commerçante. Peut-être comme l'a écrit @Petit Louis, parce que c'était tout simplement inutile.

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  5. @Tous Je viens (enfin) de récupérer mon ordi, je réponds à vos commentaires demain. Trop fatigué ce soir.

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  6. Bobiyé. C'est dur de vivre avec les cons.

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    1. Merci. C'est dur oui, et on ne s'y habitue jamais.

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  7. La situation n'est facile pour personne (bobiyé) et je garde : "Parfois les mots peuvent se transformer en armes."...

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    1. Pas facile, non.
      Autant pour ces laissés pour compte qui errent de ville en ville dans l'attente d'un hypothétique passage de l'autre côté de l'eau que pour ceux, apeurés par "l'étranger" qui n'écoutent que les discours de celle que l'on sait. Pas de mauvaises personnes sans doute, peut-être pas non plus des gens qui auraient repoussé d'emblée le chemineau il y a encore quelques années. La "différence" fait peur, on entend chaque jour qu'il faut s'occuper d'abord de ceux de nos compatriotes qui eux aussi errent tout le jour sans but. Oui, aussi.
      Le sujet est vaste et très complexe. Trop complexe pour ma petite tête. Je ne sais qu'une seule chose, je ne ferai jamais de différence entre les hommes, d'où qu'ils viennent.

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  8. Ça mérite un pain dans la gueule !

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    1. Oui peut-être, j'ai parfois envie d'ouvrir la boîte à claques.
      J'aurai pu laisser durcir ce pain et aller le lui claquer derrière les oreilles mais mon affection particulière pour la tartine agrémentée de toutes sortes de cochonnailles lui a épargné quelques gnons.

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  9. Tiens ! J'ai failli louper ce billet. Ca aurait été dommage.

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  10. Il y a des "boulangeries" qui ont un système d'encaissement des espèces par machine interposée. On met la monnaie dans la machine, ça rend le superflu. Il n'y a que le client qui touche l'argent, puis son pain. Si on regarde le règlement par carte, c'est loin d'être mieux : tout le monde touchent les numéros. A noter que cette dame aurait eu des gants, c'était tout pareil pour les clients successifs que si elle n'en avait pas eu.

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    1. Il y une de ces machines pas très loin de chez moi, j'ai essayé, une fois. A n'utiliser qu'en cas de "grande famine"....
      Tu as raison, tout ce qui est à disposition du public est touché, manipulé, tripatouillé par tout le monde, on ne s'en offusque pas plus que ça.
      S'il y a bien une chose qui circule, c'est bien la monnaie et c'est bien là où je pense que la réaction de la boulangère est totalement infondée et seulement dictée par une sorte de racisme qui ne veut pas dire son nom.

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  11. ce qui me touche... c'est ce geste qu'elle fait avec ces mots qui accusent!!!
    Je suis outrée et en fait, je me dis que peut-être si j'avais été dans la file derrière, je n'aurais peut-être rien dit... suis je lâche?
    Pourquoi n'ose-t-on pas dire sa désapprobation devant de tels gestes!!

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