Je vais quand même te raconter
une toute petite partie.
Je devais aller chercher du
pain.
Tu me diras qu’il n’y a rien d’étonnant
ni de bien extraordinaire à ça, que toi aussi ce matin tu es allé chercher une
baguette à la boulangerie du coin, que ça fait partie de ces petites choses du
quotidien qui ne valent pas la peine qu’on s’y attarde plus que ça.
Il était à peu près onze
heures trente quand je suis arrivé à la boulangerie du bled juste à côté du
mien. La boutique était bondée. Une bonne douzaine de personnes à servir avant
que ce soit mon tour.
L’espace de deux ou trois
secondes j’ai été tenté de tourner les talons, d’y retourner un peu plus tard
dans l’après-midi. Mais bon j’étais là, c’était le dernier truc à faire avant
de rentrer, plus rien d’autre ne devait m’occuper pour le reste de la journée.
J’ai décidé d’attendre.
Et puis je trouve toujours à
papoter avec l’un ou avec l’autre ; on se connait presque tous au village,
pas beaucoup, mais juste assez pour que la conversation s’engage. J’aime ça,
ces conversations sans importance, des mots de rien comme ça en apparence, en
apparence juste.
La boulangère allait son
train. Servir, encaisser, rendre la monnaie, deux ou trois paroles, prendre des
nouvelles du petit qui avait l’angine en début de semaine, ou de la vieille
mère qui a été hospitalisée et que ça dure un peu depuis la dernière fois qu’on
l’a vue.
Une boulangerie de village.
J’avais déjà repéré le pain
que je souhaitai prendre. Un pain « fermier », sa croûte bien brune
me faisait de l’œil. Je savais déjà que j’allai retrouver ce petit goût de
caramel que j’apprécie tant, la mie serrée, odorante. La tartine lourde dans la
main.
Le meilleur pain du coin. Tu
peux me croire !
Juste attendre. Juste attendre
que la mamie aux cheveux un peu bleus prenne sa commande, sa commande qu’elle a
bien pris soin de passer en début de semaine, pour ne pas oublier. Ne surtout
pas oublier parce que demain il y a les enfants et les petits enfants qui
viennent déjeuner et que le millefeuille et la tarte c’est un peu la tradition
de la fin d’après-midi ces dimanches-là.
Je les aime bien ces mamies,
le passage à la boulangerie c’est souvent la seule sortie de la journée, le
seul moment où elles vivent un peu en dehors des murs que la solitude habite
depuis que le mari est là-bas au pied de l’église. La boulangerie et puis
parfois la factrice qui passe, qui a un peu de temps pour quelques mots sur le
temps qu’il fait, un peu les nouvelles aussi.
Parmi les clients il y avait
aussi quatre jeunes hommes, des migrants, ils « habitent » dans un
camp à l’autre bout du village, pas très loin de l’aire d’autoroute.
Seulement le vieux grillage tout
percé à franchir pour peut-être avoir la chance de monter dans le bon camion,
celui qui va les conduire de l’autre côté de l’eau, l’ailleurs qu’ils espèrent
meilleur. Le terme d’un voyage de plusieurs mois, d’une errance souvent
périlleuse.
Depuis des années c’est comme
ça, chaque automne ils sont plus nombreux à errer aux alentours, à attendre le
soir, tuant le temps en marches sans but. Une pause au bistrot le temps de
recharger les téléphones, discrètement.
Et attendre.
Dans les boulangeries de
villages ça fait toujours un peu épicerie aussi, quelques conserves, des sodas,
des bricoles pour dépanner. Ils étaient là mes quatre jeunes gars en train de prendre
de quoi déjeuner, quelques boites de sardines, du coca aussi.
Je ne faisais pas plus
attention que ça à ce qui se passait autour de moi, puis j’ai vu le manège de
la fille de la patronne, elle surveillait attentivement leurs moindres gestes,
peur sans doute qu’ils glissent un truc ou deux dans la poche de la veste. Ça
fait des années que j’habite dans le coin, ça fait des années que des migrants
passent par ici.
Jamais un problème.
Seulement quelques langues qui
parlent trop, mal, sans vraiment savoir….
Même si parfois les paroles
font plus de mal que les coups, on n’empêchera jamais la peur de « l’autre »
de s’exprimer. Aujourd’hui on ne se cache plus pour étaler les idées les plus
malsaines. Elles avancent, doucement, surement, sous couvert d’une « normalisation »
d’un parti que l’on sait être xénophobe. Mais c’est une autre histoire.
C’était le tour des gars de
passer à la caisse, ils ont acheté deux pains en plus des quelques autres
bricoles. Il y en avait un qui parlait un peu le français, juste quelques mots,
mais suffisants pour le quotidien. C’est lui, après avoir collecté auprès de
ses camarades la somme nécessaire, qui a payé. Ils ont esquissé un au-revoir et
sont partis, je les reverrai sans doute encore pendant quelques jours et ils
disparaîtront comme tous ces autres qui sont venus ici avant eux.
Plus qu’une jeune femme à
servir avant que ce soit mon tour.
C’est là que ça a basculé.
La patronne qui jusque-là avait
servi, encaissé, rendu la monnaie sans gants, sans se laver les mains entre
chaque transaction a demandé à la jeune femme d’attendre un peu. Qu’elle allait
se laver les mains parce que :
« Avec
eux on ne sait jamais où ils sont allés traîner, on ne sait pas si leur argent n’est
pas plein de microbes. »
Pendant le court instant d’absence
de la boulangère, la jeune femme s’est retournée vers moi, nous nous sommes
regardés, nous étions tous les deux gênés. Elle a esquissé un léger sourire, un
peu comme si elle s’excusait des paroles de l’autre.
Ça a été mon tour, j’ai
demandé mon pain, payé.
Puis j’ai été lâche, j’aurais
dû lui demander si elle allait aussi se laver les mains après avoir manipulé ma
monnaie.
Je ne l’ai pas fait.
Aujourd’hui une boulangerie a
perdu un client.
Parce que tu vois, faire du
bon pain et bien parfois ça ne suffit pas.



